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Interview de Odile Rouset de Carton Plein : Réemploi solidaire et logistique à vélo : le modèle innovant de Carton Plein

Odile, pour commencer, comment racontez-vous l’histoire de Carton Plein et ce qui fait, selon vous, la singularité de votre modèle mêlant réemploi solidaire de cartons et logistique à vélo au cœur de l’Île-de-France ?

Tout a commencé par une rencontre dans le 18ème arrondissement de Paris : celle d'une personne vivant à la rue, avec un savoir-faire autour de la récupération de matériaux, et d'un habitant du quartier. Leur idée, simple et efficace, était de collecter le carton pour le revendre au poids, à des filières de recyclage, et de créer de l'activité pour les personnes vivant la rue. Mais très vite, on a compris que le carton recyclé avait une valeur marchande trop fluctuante, et que ça ne suffirait pas à sécuriser un vrai projet d'insertion. Alors on a changé d'angle : plutôt que recycler, réemployer. Donner une deuxième vie au carton en tant que carton. Et le collecter à vélo, pour avoir un projet bas carbone.

Ce qui fait la singularité de notre modèle, c'est qu'on a toujours articulé trois logiques que beaucoup considèrent comme incompatibles : l'économie circulaire, la logistique décarbonée et l'insertion des personnes les plus éloignées de l'emploi. C'est un projet de société. On pense sincèrement qu'il est possible de sortir à la fois de la précarité, du gaspillage et de la pollution et que ces trois combats se renforcent mutuellement. Allier enjeux de justice sociale et transition écologique.

Si vous deviez expliquer très concrètement à un commerçant ou à une entreprise qui ne vous connaît pas encore ce qu’implique le « réemploi solidaire » de cartons chez Carton Plein, depuis la collecte jusqu’à la revente, quels seraient les gestes clés et les bénéfices les plus tangibles pour eux comme pour les personnes en insertion ?

En pratique, nous passons régulièrement chez plusieurs dizaines de clients commerçants, entreprises, grandes enseignes pour collecter leurs cartons usagés, ce qui représente environ 650 collectes par mois. Ces cartons arrivent dans nos ateliers où nos collègues en insertion les pèsent et les trient, les évaluent. Ceux de tailles standard et en bon état son revalorisés et repartent à la vente comme cartons de déménagement de seconde main. Les autres deviennent du matériel de calage, des protections (alternative au papier bulle), de la litière équine, de la paillette pour des composts collectifs ou même des objets de décoration.

Pour le commerçant ou l'entreprise qui nous confie ses cartons, le bénéfice est double : il se débarrasse d'un déchet encombrant, et il intègre une chaîne vertueuse qu'il peut revendiquer dans sa démarche RSE. La collecte se fait uniquement en vélo, pour un impact carbone intensifié.

Pour les personnes en insertion qui travaillent dans nos ateliers, chaque carton trié est un acte concret, utile, valorisable c'est une façon de reprendre pied dans une activité professionnelle réelle. Le réemploi solidaire, c'est exactement ça : une valeur économique créée à chaque étape, et une dignité reconstruite pas à pas. La cylologistique, quant à elle, est également un très beau vecteur de reprise de confiance en soi et d'acquisitions de compétences transférables.

Vous collectez chaque mois des centaines de cartons et parcourez plus de 11 000 km à vélo : quels sont les principaux défis logistiques que vous rencontrez au quotidien (organisation des tournées, contraintes urbaines, météo, coordination entre sites Paris/Saint-Denis/Nanterre/Pantin), et comment votre modèle s’y adapte sans renoncer à l’ambition sociale ?

Nous parcourons plus de 11 700 kilomètres à vélo chaque mois pour mener à bien l'ensemble de nos missions: collectes et livraisons. Quand on annonce ce chiffre, les gens sont souvent stupéfaits. Mais c'est la réalité de notre engagement. Et oui, ce n'est pas sans défi.

Le premier, c'est la coordination entre nos sites Paris 11ème, Paris 18ème, Nanterre et Pantin qui obéissent à des réalités territoriales très différentes. Organiser des tournées efficaces à vélo cargo dans une ville comme Paris, ça demande une planification rigoureuse et une grande réactivité. La météo est évidemment une contrainte non négligeable : nos équipes roulent presque par tous les temps mais leur sécurité reste avant tout notre priorité.

Mais je dirais que le défi le plus structurant, c'est de tenir la promesse sociale dans un cadre opérationnel exigeant. Les personnes que nous accueillons ne sont pas des coursiers chevronnés le premier jour. Alors on adapte les rôles, on monte en compétences progressivement, on ne sacrifie jamais l'accompagnement humain à la performance logistique. Le choix des missions que l'on assure et celles que l'on refuse est essentiel : nous devons rester sur des prestations qui participent d'une reprise de confiance en soi, et ne pas mettre de la pression ou générer des sentiments d'échec. C'est notre ligne rouge.

Le dispositif Premières Heures et vos contrats d’insertion sont au cœur du projet : pouvez-vous nous décrire, à partir d’exemples concrets, comment le travail autour du carton et du vélo devient un véritable levier de remobilisation, de reprise de confiance et de retour à l’emploi pour les personnes très éloignées du marché du travail ?

Le Dispositif Premières Heures a été créé à l'initiative de la ville de Paris, avec des acteurs comme Emmaüs Défi pour permettre d'embaucher, à raison de quelques heures par semaine, des personnes ayant vécu ou vivant encore à la rue pour leur offrir la possibilité d'exercer une activité professionnelle et de se connecter à un accompagnement social. Carton Plein s'est emparé de ce dispositif très tôt, parce qu'il correspond exactement à notre philosophie : ne laisser personne derrière, y compris ceux pour qui même quelques heures de travail par semaine représentent un effort considérable.

Concrètement, j'ai en tête le parcours de personnes qui arrivaient sans domicile fixe, sans rythme, parfois sans confiance dans leur propre capacité à tenir un engagement. Le fait de venir à l'atelier trois heures un mardi matin, de trier des cartons avec d'autres, d'entendre un encadrant dire "c'est bien fait, ça sert à quelqu'un" ce sont des gestes infimes qui reconstruisent quelque chose d'essentiel. La régularité, ensuite. L'envie d'aller plus loin. Certains passent du dispositif Premières Heures à un réel emploi stable en contrat CDI, ou s'orientent vers des contrats en chantiers d'insertion.

La singularité des missions proposées et leur lien avec la transition écologique génère aussi quelque chose de positif. Quand un.e collègue cyclologisticien.ne roule dans les rues et entend un passant lui dire "c'est super ce que vous faites", ça participe d'une reprise de confiance en soi et de la reconstruction d'un sentiment d'affiliation, celui de faire partie de la société et non plus d'en être exclu.e.
En 2025, nous avons accompagné 189 personnes en parcours d'insertion et chaque chiffre derrière ce total, c'est une histoire singulière.

Avec l’ouverture de votre atelier à Pantin, la montée en puissance de la cyclo-logistique et l’augmentation des volumes (200 tonnes/an), comment arbitrez-vous entre impératifs économiques (viabilité, développement des partenariats), exigences environnementales (réemploi maximal, réduction des déchets) et qualité de l’accompagnement social ?

C'est la tension permanente au cœur de notre travail, et je ne vais pas prétendre qu'elle se résout facilement. Du côté des entreprises, l'inscription dans les démarches RSE crée un contexte porteur pour Carton Plein, et le réemploi des matériaux comme la logistique à vélo ont aujourd'hui le vent en poupe. Mais être un acteur de l'inclusion sociale qui doit aussi se positionner commercialement, c'est une équation complexe.

Nous réemployons aujourd'hui plus de 122 tonnes de cartons par an. C'est un volume significatif, qui génère des recettes commerciales en plus de notre boutique en ligne et notre offre BtoB. L'ouverture de l'atelier à Pantin en 2024 s'inscrit dans cette logique de montée en puissance, mais sans jamais rogner sur l'encadrement et l'accompagnement. Chaque nouveau site, c'est aussi de nouveaux accompagnateurs, de nouveaux encadrants techniques. La croissance ne peut pas se faire au détriment de la qualité du suivi humain sinon on n'est plus Carton Plein, et nous passons à côté de notre raison d'être.

L'arbitrage permanent, c'est de croître suffisamment pour être soutenable économiquement, trouver le juste équilibre sans croître trop vite au point de diluer ce qui fait notre force : la relation, la proximité, l'attention portée à chaque personne.

En vous projetant à 5 ou 10 ans, comment imaginez-vous l’évolution de la logistique urbaine solidaire et décarbonée : Carton Plein a-t-il vocation à devenir un « modèle réplicable » dans d’autres métropoles, et quels changements réglementaires ou partenariats structurants seraient nécessaires pour passer à l’échelle ?

Dès nos débuts, notre ambition était de développer un modèle complet et reproductible. Les ingrédients sont là : une demande croissante de livraisons décarbonées du dernier kilomètre, une pression réglementaire sur les véhicules thermiques en zone urbaine, et une prise de conscience collective sur la nécessité d'intégrer des publics fragiles dans la transition écologique.

Pour passer à l'échelle, il faudrait plusieurs choses. D'abord une réglementation qui reconnaisse pleinement la cyclo-logistique comme filière professionnelle à part entière, avec des formations certifiantes, des conventions collectives adaptées. Ensuite, des collectivités locales prêtes à flécher leur commande publique vers des structures d'insertion sur ces métiers, pour aller au delà de la subvention, nécessaire, mais les choisir comme prestataires. Et enfin, des entreprises qui sortent du réflexe "coût minimum" pour intégrer le coût réel d'une livraison non décarbonée, non solidaire. Nous avons besoin que la logistique soit reconnue comme un service, valorisé. La livraison "gratuite" affichée par certaines plate formes est un leurre et entraîne des déviances sur les conditions de travail.

Pour conclure, quel message aimeriez-vous adresser à nos lecteurs — qu’ils soient citoyens, collectivités ou entreprises — pour qu’ils soutiennent ou s’inspirent plus concrètement d’initiatives comme Carton Plein et fassent une place au réemploi solidaire et au vélo dans leur quotidien ou leur activité ?

Ce que je voudrais dire aux citoyens, aux collectivités, aux entreprises, c'est simple : les solutions existent déjà. Elles ne sont pas parfaites, elles ne sont pas infiniment scalables du jour au lendemain, mais elles sont là, elles fonctionnent, et elles attendent qu'on leur fasse confiance.

Notre conviction profonde, c'est qu'il est possible de sortir de la ronde infernale de la précarité, du gaspillage et de la pollution et que tout le monde a un rôle à jouer dans cette sortie. Pas seulement les associations. Pas seulement les pouvoirs publics. Tout le monde. Alors rejoignez-nous comme client, comme partenaire, comme donateur, ou simplement en parlant de ce qu'on fait autour de vous.

Pour en savoir plus : https://cartonplein.org/

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